L'OTAN, ou l'art de survivre à la disparition de son objet
En 1993, le sénateur Richard Lugar résumait le dilemme de l'Alliance atlantique en une formule devenue canonique : out of area or out of business. L'ennemi soviétique dissous, le glacis centre-européen évaporé, l'OTAN se trouvait dans la situation singulière d'une organisation militaire intégrée — la plus sophistiquée jamais construite en temps de paix — privée de mission. Trente-cinq ans plus tard, le constat s'impose : l'Alliance n'a jamais eu, depuis 1991, de stratégie militaire au sens clausewitzien d'une articulation stable entre fins, voies et moyens. Elle a eu mieux, ou pire : une succession d'improvisations doctrinales dont chacune répondait moins à une menace qu'à la question existentielle de sa propre utilité. La guerre d'Ukraine n'a pas donné à l'OTAN une nouvelle stratégie ; elle lui a rendu l'ancienne — la défense collective du territoire — dans un état capacitaire qui ne permet plus de l'exécuter aux conditions de 1989. C'est cette boucle, et ce qu'elle coûte, qu'il faut retracer.
L'alliance qui refusa de mourir avec son ennemi
La théorie réaliste des alliances — Walt, Mearsheimer — prédisait la dissolution. Une alliance est une coalition d'agrégation de puissance contre une menace ; la menace disparue, la coalition se défait, comme la Sainte-Alliance ou l'Entente. Mearsheimer publiait en 1990 « Back to the Future », annonçant le retour de la multipolarité conflictuelle en Europe et l'étiolement de l'OTAN. L'erreur de pronostic est instructive : elle tenait à une lecture purement capacitaire de l'Alliance, ignorant sa fonction institutionnelle interne — la formule de lord Ismay, keep the Russians out, the Americans in, and the Germans down, dont seuls les deux derniers termes restaient opérants en 1991, et suffisaient.
Le concept stratégique de Rome (novembre 1991) entérine cette mutation sans la nommer. La défense collective de l'article 5 demeure formellement la mission centrale, mais le document introduit les « risques multidirectionnels » — instabilités ethniques, prolifération, terrorisme — et surtout le dialogue et la coopération comme tâches de sécurité à part entière. La structure de forces suit : les corps d'armée de la défense de l'avant (forward defence) sur le rideau de fer sont dissous ou réduits, remplacés par des forces de réaction multinationales à haute disponibilité mais à faible volume. Entre 1990 et 2000, les effectifs militaires des Alliés européens fondent d'environ un tiers ; les dépenses de défense européennes glissent de quelque 2,5 % du PIB vers 2 % puis en dessous. Les dividendes de la paix sont encaissés avec une remarquable constance comptable.
Ce que Rome inaugure, c'est une OTAN dont la raison sociale n'est plus la dissuasion mais la gestion : gestion de l'espace post-soviétique (Partenariat pour la paix, 1994), gestion de la candidature des anciens satellites, gestion, bientôt, des guerres balkaniques. L'Alliance ne se demande plus comment vaincre, mais comment être utile.
L'interventionnisme comme raison sociale
La Bosnie fournit la première mission de substitution. L'humiliation de la FORPRONU onusienne, Srebrenica, puis la campagne aérienne Deliberate Force (1995) et le déploiement de l'IFOR consacrent un théorème implicite : seule l'OTAN dispose des structures de commandement, des standards d'interopérabilité et des enablers américains permettant de conduire une opération multinationale crédible. Le Kosovo (1999) radicalise la démonstration — 78 jours de campagne aérienne sans mandat du Conseil de sécurité, conduite pendant le sommet du cinquantenaire à Washington, où l'Alliance adopte simultanément un concept stratégique érigeant la gestion de crise hors zone en tâche fondamentale et accueille la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie.
Le 11 septembre 2001 produit un paradoxe fondateur : l'article 5 est invoqué pour la première fois de l'histoire — et Washington décline l'offre. La guerre d'Afghanistan se fera d'abord en coalition ad hoc, selon la maxime rumsfeldienne the mission determines the coalition, qui inverse la logique d'alliance. L'OTAN ne récupère le théâtre qu'en 2003, via l'ISAF, qui devient pour une décennie le centre de gravité réel de l'organisation : jusqu'à 130 000 hommes de cinquante nations, une transformation expéditionnaire complète — NRF, déployabilité, contre-insurrection — et l'atrophie corrélative de tout ce qui relevait de la défense territoriale. Les plans de défense graduée de l'Europe sont laissés en jachère ; la défense aérienne sol-air, l'artillerie lourde, les stocks de munitions, la mobilité ferroviaire militaire deviennent des reliques budgétaires. Le concept de Lisbonne (2010) sanctifie l'ensemble en plaçant la « sécurité coopérative » au rang de tâche essentielle et en qualifiant la Russie de partenaire stratégique.
L'OTAN des années 2000 est une alliance défensive qui ne planifie plus de défense : elle planifie des déploiements. La différence est de nature, non de degré — on ne dissuade pas avec des forces calibrées pour la contre-insurrection.Diagnostic rétrospectif partagé par la plupart des planificateurs du SHAPE après 2014
La Libye (2011) clôt le cycle en exposant ses limites : une campagne « menée par l'Europe » où les Européens épuisent leurs stocks de munitions guidées en quelques semaines et dépendent des États-Unis pour le ravitaillement en vol, le renseignement et la suppression des défenses aériennes. Robert Gates, dans son discours d'adieu à Bruxelles, prophétise une alliance à « avenir sombre et misérable » si le partage du fardeau ne change pas. Personne n'écoute : la même année, plusieurs Alliés annoncent de nouvelles coupes.
Le retour du refoulé, version fil déclencheur
L'annexion de la Crimée et la guerre du Donbass prennent l'Alliance à contre-emploi. La réponse du sommet du pays de Galles (septembre 2014) est révélatrice de l'épaisseur de l'atrophie : le Readiness Action Plan crée une force de très haute réactivité (VJTF) de quelques milliers d'hommes déployables en 48 à 72 heures, et l'engagement des 2 % du PIB est pris — à horizon... 2024, sur une base déclarative. Varsovie (2016) ajoute l'enhanced Forward Presence : quatre groupements tactiques multinationaux dans les États baltes et en Pologne, environ 5 000 hommes au total.
La grammaire dissuasive de ce dispositif mérite d'être nommée précisément, car elle structure tout le débat ultérieur. L'eFP relève de la dissuasion par représailles (deterrence by punishment) sous sa forme la plus économe : le fil déclencheur (tripwire). Les bataillons multinationaux ne peuvent pas défendre les pays baltes — les simulations RAND de 2016 donnaient aux forces russes 36 à 60 heures pour atteindre Tallinn ou Riga — mais leur engagement garantirait l'implication politique de toutes les nations contributrices, déclenchant une reconquête ultérieure. La logique est celle de Berlin-Ouest pendant la guerre froide : indéfendable, mais sanctuarisé par le coût d'escalade.
Le problème, identifié dès l'époque par les planificateurs baltes, est double. Stratégiquement, le tripwire suppose que l'agresseur croie à la reconquête — or celle-ci exige des renforts massifs, dont les délais de génération se comptaient alors en mois (les plans évoquaient des échéances à J+90, voire J+180), une mobilité militaire européenne dégradée (ponts, gabarits ferroviaires, autorisations diplomatiques de transit), et des stocks inexistants. Moralement, il revient à accepter l'occupation temporaire du territoire allié — perspective que Boutcha rendra politiquement intenable en 2022. La dissuasion par représailles fonctionnait pour une Alliance nucléarisée face à une invasion massive ; elle est mal calibrée face au fait accompli limité, rapide, en dessous du seuil de mobilisation générale.
La redécouverte de la défense de l'avant
Le concept stratégique de Madrid (juin 2022), adopté quatre mois après l'invasion de l'Ukraine, opère trois renversements. La Russie passe de « partenaire stratégique » (Lisbonne) à « menace la plus importante et la plus directe » ; la défense collective redevient la tâche structurante, les deux autres (gestion de crise, sécurité coopérative) étant subordonnées ; et la Chine entre pour la première fois dans le document comme « défi systémique ». Mais le texte compte moins que l'architecture militaire qui l'accompagne, la plus profonde refonte depuis 1991.
Premier étage : la posture avancée. Les groupements tactiques passent de quatre à huit (extension à la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie), avec montée en gamme possible au format brigade — l'Allemagne stationne désormais une brigade complète en Lituanie, rupture historique de sa culture stratégique. Le principe affiché à Vilnius (2023) est de « défendre chaque pouce du territoire allié dès le premier jour » : c'est, mot pour mot, l'abandon du tripwire pour l'interdiction.
Deuxième étage : la planification. Les plans régionaux adoptés à Vilnius — nord, centre, sud-est — réintroduisent ce que l'OTAN n'avait plus pratiqué depuis la guerre froide : des plans de défense géographiques exécutables, avec affectation de forces préidentifiées. Le New Force Model remplace la NRF par une architecture à trois cercles : 100 000 hommes à moins de dix jours, 200 000 entre dix et trente jours, 500 000 au-delà. Les exercices changent d'échelle en conséquence : Steadfast Defender 2024, avec environ 90 000 participants, fut le plus vaste exercice allié depuis Reforger.
Troisième étage : la géographie. L'adhésion de la Finlande (2023) puis de la Suède (2024) transforme la Baltique en espace quasi intérieur de l'Alliance, ajoute 1 340 kilomètres de frontière directe avec la Russie et, surtout, apporte deux appareils militaires conçus pour la défense territoriale de haute intensité — la Finlande mobilise 280 000 hommes et n'a jamais désarmé son artillerie. Ironie structurale : les nouveaux entrants sont plus conformes au modèle de 1985 que les membres historiques.
Une stratégie retrouvée, des moyens encore empruntés
Le revirement doctrinal précède de loin le revirement capacitaire — et c'est là que la trajectoire 1991–2014 présente sa facture. Trois déficits structurent le passif.
Le premier est le déficit d'enablers. La défense de l'avant exécutable repose, dans la planification actuelle, sur des fonctions presque exclusivement américaines : C2 stratégique, renseignement spatial et ISR, ravitaillement en vol, transport stratégique, suppression des défenses aériennes, et la couverture nucléaire élargie. Les estimations sérieuses du coût de substitution de ces capacités par les Européens s'étalent sur dix à quinze ans et plusieurs centaines de milliards d'euros — au moment précis où la priorité américaine bascule vers l'Indo-Pacifique et où le soutien de Washington à l'article 5 est devenu, sous la seconde administration Trump, une variable conditionnelle plutôt qu'une constante. Le terme du débat a glissé en conséquence : on ne parle plus de burden sharing mais de burden shifting — transfert ordonné, et non plus partage, du fardeau conventionnel européen.
Le deuxième est industriel. La guerre d'Ukraine a établi les ordres de grandeur d'un conflit de haute intensité : des consommations d'obus de 155 mm se chiffrant en milliers par jour, là où les capacités de production européennes cumulées se comptaient, en 2022, en centaines de milliers par an. La montée en cadence est réelle — l'Europe vise environ deux millions d'obus annuels — mais les goulets (poudres, explosifs, machines-outils, main-d'œuvre qualifiée) sont des contraintes physiques que l'argent ne lève qu'avec des années de délai. La défense sol-air multicouche, quasi abandonnée après 1991, est l'angle mort le plus dangereux : la campagne russe contre les infrastructures ukrainiennes en a fait la démonstration par l'absurde.
Le troisième est financier et politique. Le sommet de La Haye (juin 2025) a fixé une cible de 5 % du PIB — 3,5 % de dépenses militaires stricto sensu, 1,5 % de sécurité élargie — à horizon 2035. L'engagement est historique sur le papier ; il revient à doubler l'effort de défense européen. Mais il est adossé à des trajectoires budgétaires que la plupart des Alliés ne peuvent tenir qu'au prix d'arbitrages sociaux et fiscaux dont la soutenabilité politique, en France, en Italie, en Espagne ou en Belgique, reste à démontrer. La courbe de la figure 4 dit l'essentiel : le réarmement actuel ne fait, pour l'instant, que ramener l'Europe au niveau d'effort... du début des années 1990, face à une menace plus proche et avec des coûts unitaires d'équipement qui ont décuplé.
Retour à 1949, mais sans la certitude américaine
On peut désormais formuler la thèse. La « stratégie militaire de l'OTAN depuis la guerre froide » n'est pas une suite de doctrines répondant à des menaces : c'est une suite de réponses à une seule et même question, interne — à quoi sert l'Alliance ? — dont les menaces extérieures ont fourni les occasions successives. Gestion de crise dans les années 1990 parce qu'il fallait une mission ; expédition globale dans les années 2000 parce qu'il fallait suivre l'Amérique ; réassurance après 2014 parce qu'il fallait rassurer le flanc est sans payer la défense ; interdiction après 2022 parce que le pari du tripwire était devenu intenable. La constante n'est pas stratégique, elle est institutionnelle : l'OTAN gère avant tout sa propre cohésion, et sa production doctrinale est l'instrument de cette gestion.
D'où l'inversion finale. En 2026, l'Alliance a retrouvé sa mission de 1949 — dissuader la Russie sur la ligne de contact — mais elle a perdu ce qui rendait cette mission exécutable à l'époque : la certitude de l'engagement américain. La formule d'Ismay se relit alors à front renversé. Keep the Russians out redevient l'objet ; keep the Germans down s'est métamorphosé en son contraire — on presse Berlin de réarmer ; mais keep the Americans in, qui était le socle implicite des deux autres, est devenu la variable la plus incertaine du système. La véritable question stratégique de l'OTAN pour la décennie n'est donc pas la posture orientale, largement résolue dans son principe : c'est de savoir si une alliance construite comme le prolongement institutionnel de la garantie américaine peut survivre à la conditionnalité de cette garantie — ou si le pilier européen, serpent de mer depuis 1954, devra cesser d'être une métaphore. L'organisation qui a survécu à la disparition de son ennemi doit maintenant prouver qu'elle peut survivre à la tiédeur de son protecteur. C'est un problème autrement plus difficile.