Géopolitique · Économie politique internationale
Le retour des compagnies à charte
On croit assister à la « politisation » des entreprises. C'est l'inverse : la séparation du commerce et de la puissance fut une parenthèse de cent cinquante ans, et elle se referme. Reste à savoir qui, de l'État ou de la firme, tient désormais la charte.
Quand la Compagnie anglaise des Indes orientales obtient sa charte d'Élisabeth Iʳᵉ, le 31 décembre 1600, le document ne lui concède pas seulement un monopole commercial : il lui délègue le droit de battre monnaie, de lever des armées, de rendre la justice et de signer des traités. Pendant deux siècles et demi, l'entité qui gouverne le sous-continent indien n'est pas un État mais une société par actions, dotée d'une armée privée qui culminera à 260 000 hommes — le double des effectifs britanniques. Que la distinction entre l'entreprise et la puissance soit une évidence de manuel tient à un oubli : cette évidence n'a qu'un siècle et demi d'existence. Elle naît avec la nationalisation de la violence et de la diplomatie au XIXᵉ siècle, culmine dans l'ordre libéral post-1990 — où la firme multinationale se pense apatride, optimisatrice, indifférente aux drapeaux — et se décompose sous nos yeux depuis le milieu des années 2010. La nouveauté n'est pas que les entreprises fassent de la géopolitique. C'est qu'elles en refont.
Cent cinquante ans d'exception prise pour la règle
La théorie standard des relations internationales — réaliste comme libérale — a construit son ontologie sur l'acteur étatique, reléguant la firme au rang de variable d'environnement. Susan Strange avait, dès States and Markets (1988), pointé l'angle mort : la puissance structurelle — celle qui fixe les termes dans lesquels les autres agissent — circule par les structures de production, de crédit, de connaissance et de sécurité, et trois de ces quatre structures sont majoritairement opérées par des acteurs privés. La discipline l'a polie en marge. Il a fallu que l'arme soit dégainée pour que l'arsenal devienne visible.
La séquence est connue dans ses jalons, moins dans sa logique. 2012 : l'exclusion des banques iraniennes de SWIFT démontre qu'une coopérative de messagerie de droit belge peut servir d'instrument d'embargo financier total. 2018 : le placement de ZTE puis de Huawei sur l'Entity List américaine établit que le contrôle des exportations peut s'exercer sur des biens fabriqués hors des États-Unis, dès lors qu'ils incorporent une fraction de technologie américaine — la foreign direct product rule, perfectionnée en 2020 puis en 2022. 2022 : le gel des réserves de la Banque centrale russe et le débranchement sélectif de SWIFT consacrent la finance occidentale comme théâtre d'opérations. 2023–2025 : les contrôles sur les semi-conducteurs avancés, étendus aux équipements (ASML), aux architectures (Arm, Nvidia) et aux talents, achèvent de transformer la chaîne de valeur la plus complexe du capitalisme en glacis stratégique.
Chacun de ces épisodes mobilise le même opérateur : non pas l'État agissant sur un autre État, mais l'État agissant à travers des firmes sur d'autres firmes, les États adverses n'étant atteints que par ricochet. C'est ce déplacement de l'unité d'action qui exige un cadre théorique propre.
Farrell, Newman, et la topologie de la coercition
Le cadre existe depuis 2019 : Weaponized Interdependence, d'Henry Farrell et Abraham Newman, sans doute l'article d'économie politique internationale le plus influent de la décennie. Leur intuition tient en un renversement : la mondialisation n'a pas dissous le pouvoir dans les flux, elle l'a concentré dans les nœuds. Les réseaux économiques réels — paiements, données, logistique, propriété intellectuelle — ne sont pas distribués mais scale-free : ils obéissent à des lois de puissance où une poignée de hubs intermédie l'essentiel du trafic. Quiconque exerce une juridiction sur un hub dispose de deux capacités distinctes : l'effet panoptique (observer les flux qui transitent) et l'effet de goulet (les interrompre).
Or les hubs ne sont pas des infrastructures publiques : ce sont des entreprises. SWIFT, CHIPS, Euroclear, ASML, TSMC, Maersk, Microsoft Azure. L'interdépendance armée est donc, structurellement, une théorie de la firme comme champ de bataille — et c'est l'asymétrie de juridiction, non l'asymétrie commerciale, qui distribue les gains. Les États-Unis pèsent un quart du PIB mondial mais une part écrasante des nœuds : la compensation en dollar passe par New York, le cloud par trois firmes américaines, la propriété intellectuelle des semi-conducteurs par la Silicon Valley. Le déficit commercial, obsession du discours politique, est stratégiquement secondaire au regard de cette rente topologique.
L'effet panoptique mérite qu'on s'y arrête, car il précède et conditionne l'effet de goulet. Toute transaction libellée en dollar, où qu'elle ait lieu, se dénoue in fine par un compte de correspondance new-yorkais : c'est ce fait de plomberie, et lui seul, qui fonde la juridiction américaine sur une vente de pétrole entre un trader genevois et une raffinerie indienne. La sanction secondaire n'est pas une prétention juridique extravagante ; c'est l'exploitation rationnelle d'une position de réseau. Et la donnée précède la coercition : avant de geler, le Trésor voit. L'OFAC est moins un gendarme qu'un service de renseignement doté d'un pouvoir d'exécution.
L'interdépendance que l'on croyait pacificatrice s'est révélée être une architecture de prise : les canaux du commerce sont devenus les vecteurs de la contrainte. D'après Henry Farrell et Abraham Newman, « Weaponized Interdependence », International Security, 2019
ASML, TSMC, et l'art du nœud unique
La chaîne des semi-conducteurs avancés offre le cas-école, parce qu'elle cumule trois propriétés rarement réunies : une intensité capitalistique prohibitive (une fab de pointe coûte plus de 20 milliards de dollars), des courbes d'apprentissage qui verrouillent l'avance des incumbents, et une division internationale du travail si fine qu'aucune juridiction ne maîtrise la chaîne entière — mais que plusieurs en maîtrisent un segment exclusif.
ASML est l'exemple limite : l'entreprise de Veldhoven est l'unique producteur mondial de machines de lithographie EUV, chacune assemblant plus de 450 000 pièces issues de quelque 5 000 fournisseurs, dont les sources laser de Cymer (Californie) et les optiques de Zeiss (Bade-Wurtemberg). Cette structure rend le goulet doublement gouvernable : par La Haye, qui délivre les licences d'exportation, et par Washington, qui contrôle des composants critiques et a obtenu — par pression diplomatique documentée dès 2019 — que les machines EUV ne soient jamais livrées en Chine, avant d'étendre le blocage au DUV avancé en 2023. TSMC présente la figure symétrique : non pas un monopole d'équipement mais un quasi-monopole de procédé, qui fait d'une firme privée la principale police d'assurance stratégique de Taipei — le fameux « bouclier de silicium », dont la robustesse dissuasive reste, précisément, indémontrable avant l'épreuve.
Il faut mesurer ce que cette configuration a d'historiquement étrange : la compétition hégémonique entre les deux premières puissances mondiales se joue, pour une part décisive, dans les carnets de commandes et les conseils d'administration d'entreprises de pays tiers de moins de 20 millions d'habitants. Ni la dissuasion nucléaire ni l'équilibre naval n'ont d'équivalent fonctionnel ici : la monnaie de la puissance, c'est la licence d'exportation.
L'arme du réseau s'use quand on s'en sert. Chaque usage crédibilise le risque de dépendance et finance la sortie de réseau adverse : CIPS pour la compensation en yuan, l'effort chinois de lithographie domestique (SMEE, Huawei-SiCarrier), la dédollarisation partielle des règlements énergétiques. L'arbitrage est intertemporel — un gain coercitif immédiat contre une érosion de la rente topologique. La littérature post-2022 converge : l'arsenalisation est une ressource en stock, pas en flux.
Quand la justice économique devient politique industrielle
L'arsenalisation a une face moins avouable, où l'instrument de souveraineté se confond avec l'arme concurrentielle. Le dossier Alstom en demeure l'exhibit A : poursuite FCPA ouverte en 2010, arrestation de Frédéric Pierucci à JFK en 2013, amende de 772 millions de dollars, et cession de la branche énergie — 70 % du chiffre d'affaires — à General Electric, concurrent direct, négociée sous la pression du calendrier judiciaire. Que la causalité exacte reste disputée n'enlève rien au signal : les firmes européennes ont appris que le droit américain des affaires pouvait fonctionner comme un levier d'acquisition. BNP Paribas (8,9 milliards de dollars d'amende en 2014, pour des transactions légales au regard du droit français et européen), Siemens, Technip : la liste a installé en Europe une grammaire nouvelle, celle de la « guerre du droit » — le rapport parlementaire Gauvain de 2019 en avait fait un casus belli resté largement sans réponse.
Le point analytique dépasse le contentieux franco-américain : l'extraterritorialité révèle que la nationalité d'une firme n'est plus un attribut mais un champ de forces. Une entreprise « française » dont les financements passent par le dollar, le cloud par Azure, les brevets par des co-dépôts américains et les composants par Taïwan est, juridiquement et opérationnellement, un condominium. La souveraineté économique européenne — instrument anti-coercition de 2023, sanctions propres, tentatives de relocalisation — se lit comme un effort pour redevenir copropriétaire majoritaire de ses propres firmes. Avec des résultats, à ce jour, plus déclaratoires qu'opérationnels : l'Europe régule des réseaux qu'elle n'opère pas.
Starlink, ou la diplomatie sans mandat
Le tableau serait incomplet s'il ne montrait que des firmes-instruments. Car le mouvement de refusion produit aussi son inverse : des entreprises qui exercent des attributs régaliens sans délégation. L'épisode fondateur date de septembre 2022 : le refus d'activer Starlink au large de la Crimée, au moment d'une opération ukrainienne contre la flotte russe, a constitué une décision d'engagement militaire prise par un conseil d'administration — ou plus exactement par un homme. Aucune doctrine, aucun traité, aucun contrôle parlementaire n'encadrait ce choix ; le contrat Starshield passé ensuite avec le Pentagone fut moins une reprise en main qu'une régularisation a posteriori, l'État achetant un droit de regard sur une capacité qu'il ne possédait pas.
Les plateformes offrent la version diffuse du même phénomène : politiques de modération qui font office de droit de la presse mondial, choix d'infrastructure cloud qui valent alliances de fait, monnaies privées avortées (Libra) qui ont suffi à déclencher une contre-offensive réglementaire générale des banques centrales. La firme contemporaine la plus puissante ne ressemble pas à la Compagnie des Indes — elle n'a ni armée ni territoire — mais elle détient ce que la Compagnie n'avait pas : l'infrastructure cognitive et transactionnelle de sociétés entières, y compris celle de son propre État d'origine. La dépendance est réciproque, et c'est précisément cette réciprocité qui rend la typologie binaire (instrument ou cible) insuffisante.
D'où la matrice ci-dessus : l'axe vertical distingue la firme mobilisée par sa juridiction de la firme visée par les juridictions adverses ; l'axe horizontal, le degré d'autonomie stratégique réelle. Huawei est l'archétype de l'instrument aligné — et, simultanément, de la cible. Alstom fut une cible sans alignement protecteur. ASML occupe la position la plus inconfortable : autonome par sa technologie, instrumentalisée par deux capitales, exposée commercialement à une troisième. Starlink, cas limite, est instrument et principal autonome à la fois. La position dans cette matrice n'est pas un choix de la firme : c'est la résultante de sa topologie de réseau et de la densité de sa juridiction d'origine.
L'entreprise comme territoire
Reste à nommer correctement ce qui se passe. Le vocabulaire dominant — « politisation des entreprises », « retour de l'État » — suppose deux sphères préexistantes qui se contamineraient. L'histoire longue suggère une lecture plus économe : la puissance a toujours eu besoin d'un substrat organisationnel, et elle investit celui qui, à chaque époque, structure les interdépendances. Au XVIIᵉ siècle, c'était la compagnie à charte, parce que le commerce lointain exigeait une capacité de violence privée. Au XXᵉ, c'était l'État-nation, parce que la guerre industrielle exigeait la mobilisation totale. Au XXIᵉ, ce sont les firmes de réseau, parce que l'interdépendance numérique et financière fait d'elles les seules entités qui tiennent effectivement les flux.
La différence avec 1600 est d'ordre contractuel. La charte élisabéthaine déléguait explicitement la souveraineté, moyennant redevance et contrôle. La charte contemporaine est implicite, instable et disputée : l'État américain n'a jamais formellement investi SWIFT ou Nvidia d'une mission de puissance — il a découvert, puis exploité, leur position. Symétriquement, les firmes n'ont jamais accepté formellement ce rôle — elles le subissent, le monnayent ou, à la marge, le retournent. Le rapport de puissance international du XXIᵉ siècle ne se joue donc pas seulement entre États par firmes interposées ; il se joue aussi sur chaque grande firme, comme jadis sur les marches frontalières : un territoire que plusieurs souverainetés revendiquent, bornent et fortifient. La question n'est plus de savoir si les entreprises font de la géopolitique. C'est de savoir quel droit — quelles chartes, négociées par qui — viendra stabiliser ce que la pratique a déjà tranché.