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La France économique en Afrique : le repli qui n'en est pas un

En vingt ans, la part de marché française dans les importations africaines a été divisée par plus de deux — d'environ 10 % au début des années 2000 à moins de 5 % aujourd'hui — pendant que la Chine s'installait au-dessus de 17 %. Lue dans les flux commerciaux, l'histoire est celle d'une débâcle : la France a glissé du deuxième rang des fournisseurs du continent au sixième, dépassée par l'Inde. Lue dans les stocks, elle est tout autre : la France demeure, avec le Royaume-Uni et les États-Unis, l'un des trois premiers détenteurs d'investissements directs en Afrique, autour de 55 milliards de dollars, et le premier investisseur européen en flux annuels sur plusieurs exercices récents. Le paradoxe n'est pas comptable. Il est doctrinal : la diplomatie économique française en Afrique n'a pas reculé, elle a changé de régime — d'une économie de rente adossée à la souveraineté monétaire et militaire vers une économie de portefeuille adossée au bilan des institutions financières publiques. Ce basculement, largement subi puis partiellement assumé, est la vraie matrice de la politique africaine de Paris depuis 2017.

I — Anatomie du paradoxe

Le pays qui perd les flux et garde les stocks

Le diagnostic de déclin commercial est incontestable dans sa lettre. La désindustrialisation française a mécaniquement comprimé l'offre exportable sur les segments où la demande africaine explose — biens d'équipement intermédiaires, électronique, BTP standardisé — précisément ceux où la Chine, la Turquie et l'Inde sont les plus compétitives en prix. La structure des exportations françaises vers le continent reste dominée par les céréales, la pharmacie, l'aéronautique et les biens de luxe intermédiaires : des positions de niche à forte valeur, structurellement incapables de suivre la croissance volumique d'un marché d'importation tiré par l'urbanisation et l'infrastructure.

Mais l'indicateur de part de marché capture mal ce que la présence française est devenue. Orange réalise une part substantielle de son EBITDAaL dans la zone Afrique–Moyen-Orient, son relais de croissance le plus dynamique. TotalEnergies a fait de l'Ouganda (EACOP, lac Albert) et du Mozambique ses deux plus gros paris amont de la décennie. CMA CGM, après le rachat de Bolloré Africa Logistics par MSC en 2022, reste un opérateur portuaire et logistique de premier plan de Dakar à Pointe-Noire. La Société Générale a certes cédé une partie de ses filiales subsahariennes — Congo, Tchad, Mauritanie, puis d'autres — mais ces cessions relèvent d'un arbitrage de coût du capital sous Bâle III, pas d'une éviction politique. Le capital français en Afrique ne s'exporte plus sous forme de marchandises : il s'y déploie sous forme de positions actionnariales, de concessions et de services.

Chine418Inde2.57France104.5Allemagne6420022023PART DES IMPORTATIONS AFRICAINES (%)
Figure 1Le grand croisement : la part française des importations africaines est divisée par deux pendant que la part chinoise est multipliée par plus de quatre. Ordres de grandeur, sources FMI–DOTS et douanes françaises.

Cette dissociation stocks/flux n'est pas un détail statistique. Elle commande la nature du levier diplomatique disponible. Un fournisseur défend des parts de marché par le crédit export et l'accompagnement commercial ; un investisseur défend des positions par la stabilité juridique, l'arbitrage international et la protection des contrats de concession. La diplomatie économique française a basculé, presque sans le dire, du premier registre au second.

II — La fin de la rente

Solde de tout compte avec la Françafrique économique

L'ancien régime reposait sur trois rentes imbriquées. La rente monétaire d'abord : la zone franc garantissait aux groupes français un risque de change quasi nul et un canal de rapatriement des dividendes sans friction, adossé au compte d'opérations du Trésor. La rente de position ensuite : les monopoles ou quasi-monopoles logistiques, télécoms et utilities hérités des privatisations des années 1990 — Bolloré sur les corridors portuaires, France Télécom puis Orange sur les licences historiques, Bouygues et Eiffage sur la commande publique. La rente politique enfin : la garantie implicite de l'Élysée, la cellule africaine, et l'assurance que les contentieux se régleraient au sommet plutôt qu'au tribunal.

Les trois rentes se sont éteintes dans la même décennie, pour des raisons distinctes mais convergentes. La réforme de 2020 du franc CFA ouest-africain — suppression du dépôt de 50 % des réserves auprès du Trésor, retrait des représentants français des instances de la BCEAO, promesse de l'eco — a été un acte de désengagement volontaire, anticipant un procès en néocolonialisme devenu intenable dans l'opinion sahélienne. La vente de Bolloré Africa Logistics à MSC pour 5,7 milliards d'euros en 2022 a soldé la rente logistique au prix de marché — et c'est un point trop peu souligné : la principale infrastructure de la Françafrique économique a été cédée à un armateur italo-suisse, sans que l'État français ne tente de la préempter. Quant à la garantie politique, elle s'est dissoute dans les retraits militaires en cascade — Mali en 2022, Burkina Faso en 2023, Niger après le coup d'État de juillet 2023, puis la rétrocession des bases au Tchad, au Sénégal et en Côte d'Ivoire. Une protection militaire qui n'existe plus ne peut plus servir de collatéral implicite aux contrats.

La principale infrastructure de la Françafrique économique — les ports Bolloré — a été vendue à un armateur étranger au prix de marché, dans l'indifférence stratégique générale.Le symptôme comme aveu

Il faut résister ici à la lecture purement déclinologique. La liquidation des rentes a aussi assaini le portefeuille. Les positions de rente sont politiquement inflammables : elles concentrent le ressentiment, alimentent le discours souverainiste des juntes sahéliennes et des panafricanismes numériques, et exposent les groupes français à un risque de confiscation réputationnelle que leurs concurrents chinois ou turcs ne portent pas. En sortant de la rente, la France a perdu un rendement excédentaire mais réduit une prime de risque politique qui devenait prohibitive. C'est exactement la logique d'un gérant qui coupe une position devenue trop corrélée à un facteur qu'il ne contrôle plus.

RENTE (1960–2010)Zone franc / CFAMonopoles logistiquesMarchés captifs publicsGarantie politiqueRéseaux d'État (Élysée)PORTEFEUILLE (2017– )Proparco / fonds propresGaranties & dette privéeAppels d'offres ouvertsRisque tarifé au marchéRéseaux d'affaires (CIAN)DEUX RÉGIMES DE PRÉSENCE ÉCONOMIQUE
Figure 2Le basculement doctrinal : d'une présence garantie par la souveraineté monétaire et politique vers une présence tarifée au marché et instrumentée par les institutions financières publiques.
III — La boîte à outils

Une diplomatie de bilan

Le nouveau régime a un centre de gravité institutionnel : le groupe AFD. L'Agence française de développement engage de l'ordre de la moitié de ses 12 à 13 milliards d'euros annuels sur le continent africain, ce qui en fait l'un des tout premiers bailleurs bilatéraux d'Afrique. Mais l'instrument décisif n'est pas l'AFD souveraine — prêts concessionnels aux États, terrain où la Chine et désormais les fonds du Golfe jouent avec des bilans sans commune mesure — c'est Proparco, sa filiale secteur privé, et l'initiative Choose Africa, qui a engagé plus de 3,5 milliards d'euros vers les PME et start-up africaines entre 2018 et 2022, prolongée depuis. À quoi s'ajoutent les garanties Bpifrance, l'assurance-crédit publique, et le réseau Business France redéployé vers l'accompagnement des ETI.

Ce dispositif révèle une doctrine implicite : puisque la France ne peut plus rivaliser sur le financement d'infrastructures souveraines — le terrain de l'EXIM Bank chinoise — elle se positionne sur le capital-développement, la mezzanine et la garantie, c'est-à-dire sur les segments où le savoir-faire de structuration compte plus que la taille du bilan. C'est une stratégie de banque d'affaires, pas de banque de développement classique. Le sommet de Montpellier (2021), qui avait écarté les chefs d'État au profit des sociétés civiles, et le Sommet pour un nouveau pacte financier mondial (Paris, juin 2023) en sont les habillages diplomatiques : la France se présente en courtier de la réforme de l'architecture financière internationale — réallocation des DTS, fonds climat, traitement de dette dans le Cadre commun du G20 — plutôt qu'en créancier dominant.

IV — Le pivot

Sortir du pré carré, courtiser l'Afrique anglophone

Le corollaire géographique du changement de régime est un déplacement du centre de gravité hors de l'ancien pré carré. Les chiffres du commerce extérieur français le montrent depuis une décennie : le Nigeria, l'Afrique du Sud, l'Égypte et le Maroc pèsent désormais plus lourd que l'ensemble de l'Afrique francophone subsaharienne dans les échanges. Les visites présidentielles ont suivi — Nigeria, Kenya, Angola, Éthiopie, Afrique du Sud — de même que les implantations : TotalEnergies en Ouganda et au Mozambique, les énergéticiens et les groupes agroalimentaires en Afrique de l'Est, le ferroviaire et l'eau en Égypte. Le Maroc, après la reconnaissance française du plan d'autonomie sur le Sahara occidental en 2024, est redevenu la plate-forme privilégiée des groupes français vers l'Afrique de l'Ouest — une manière de réintermédier le pré carré par Casablanca plutôt que de s'y exposer en direct.

Ce pivot est rationnel mais tardif, et il se heurte à une asymétrie : dans l'Afrique anglophone, la France est un entrant ordinaire, sans avantage de langue, de droit ni de réseau, face à des positions britanniques, américaines, indiennes et chinoises consolidées. L'avantage comparatif français — ingénierie de l'eau et de l'énergie, exploitation portuaire, gestion urbaine, luxe et agroalimentaire de marque — y est réel mais étroit. Le pari implicite est démographique : capter tôt les marchés de consommation des classes moyennes est-africaines vaut mieux que défendre des positions héritées dans des économies sahéliennes en décrochage.

STOCK D'IDE EN AFRIQUE (Mds $)Royaume-Uni60France54États-Unis48Chine44RANG COMMERCIAL (FOURNISSEUR)2002 : 2e fournisseur du continent2023 : ~6e fournisseur, derrière l'Inde
Figure 3Le paradoxe en une image : la France reste dans le trio de tête des stocks d'investissement direct (ordres de grandeur CNUCED, fin de décennie 2010) tout en glissant au sixième rang des fournisseurs commerciaux du continent.
V — Le marché concurrentiel

Une puissance parmi d'autres sur un continent en oligopole disputé

Le nouvel environnement n'est pas une bipolarité franco-chinoise mais un oligopole à entrants multiples. La Chine domine le financement d'infrastructures mais a réduit la voilure des Routes de la soie après les défauts zambien, ghanéen et éthiopien, basculant vers des projets plus petits et mieux collatéralisés. La Turquie a multiplié par dix ses échanges avec l'Afrique en vingt ans, sur un modèle conglomérats BTP + drones + Turkish Airlines + soft power religieux. Les Émirats arabes unis sont devenus le premier investisseur greenfield annoncé sur le continent, de DP World aux corridors miniers ; l'Arabie saoudite et le Qatar suivent. L'Inde tient le pharmaceutique et raffine une part croissante du brut africain. La Russie, elle, occupe le segment que la France a précisément abandonné — la sécurité contre les ressources — via l'Africa Corps, héritier de Wagner, au Mali, au Burkina, en Centrafrique et au Niger.

Dans cet oligopole, le positionnement français a une cohérence que l'on sous-estime : il est le seul à être simultanément bilatéral et européen. Le Global Gateway européen — 150 milliards d'euros annoncés pour l'Afrique — est largement une projection des bilans AFD, KfW et BEI ; la France y pèse de manière disproportionnée par ses instruments et son influence normative à Bruxelles. La compétition par les standards (taxonomie verte, devoir de vigilance, mécanisme d'ajustement carbone aux frontières) est une arme française autant qu'européenne : elle renchérit les projets concurrents à faible norme et valorise l'offre d'ingénierie conforme — c'est du protectionnisme réglementaire exporté, et il serait naïf de ne pas le lire ainsi.

La France ne peut plus gagner en Afrique au prix ; elle tente de gagner à la norme. Le CBAM et le devoir de vigilance sont à la diplomatie économique européenne ce que l'EXIM Bank est à la chinoise.Compétition par les standards
VI — Diagnostic

La normalisation comme stratégie, la lisibilité comme déficit

Le bilan provisoire tient en une inversion. Ce que le débat public français traite comme une défaite — perte de parts de marché, retraits militaires, fin du CFA tel qu'il existait — est en réalité la liquidation ordonnée d'un modèle dont les rendements étaient décroissants et les risques croissants. Ce que la doctrine officielle présente comme une stratégie — diplomatie de bilan, pivot anglophone, compétition normative — est en partie la rationalisation a posteriori d'un repli subi. La vérité est entre les deux : la France est devenue, en Afrique, une puissance économique normale, c'est-à-dire une puissance qui paie le prix de marché pour ses positions, sans rente ni protection, et qui doit gagner ses contrats contre des concurrents qui, eux, subventionnent encore les leurs.

Le déficit qui demeure n'est pas financier mais narratif. Une économie de portefeuille n'a pas de récit ; or les marchés africains — au sens politique du terme — se gagnent aussi au récit, comme la Turquie et la Russie l'ont compris. Tant que la présence française ne saura pas se raconter autrement que par la dénégation de son passé, ses positions resteront sous-valorisées par rapport à leurs fondamentaux. C'est, transposé à la géoéconomie, le problème classique du titre décoté : les actifs sont bons, le management a changé de stratégie, mais le marché ne croit pas encore à l'histoire. La décennie qui vient dira si la décote française en Afrique était une anomalie à acheter — ou un déclassement définitif que les stocks d'hier ne faisaient que retarder.