Rubrique · Histoire économique Lecture · 14 min Niveau · Intermédiaire Mise à jour · 04/2026

Vers 1750, le delta du Yangzi et le bassin de la Tamise se valent. Cinquante ans plus tard, l'un s'est mis à fabriquer du fer, des locomotives et un monde. Pourquoi l'Angleterre, et pourquoi pas le Jiangnan ? Pomeranz dit : le charbon et la chance. Mokyr dit : la culture et les Lumières. Le débat n'est pas refermé.

En 1793, l'ambassadeur britannique George Macartney est reçu à la cour de l'empereur Qianlong. Il vient proposer un traité de commerce. Il repart avec une lettre adressée au roi George III, dans laquelle l'empereur explique aimablement que l'Empire du Milieu possède déjà tout ce qu'il faut, que les produits anglais ne l'intéressent pas, et que la Cour acceptera néanmoins de recevoir, par tolérance, un tribut occasionnel. Vingt ans plus tard, l'Angleterre force ce même empire à ouvrir ses ports à coups de canon. Entre les deux scènes, quelque chose s'est passé que ni Macartney ni Qianlong n'ont vu venir : la révolution industrielle.

L'épisode a longtemps été raconté comme l'aboutissement naturel d'une supériorité européenne ancienne. L'Europe avait la science depuis Galilée, l'individualisme depuis la Renaissance, le capitalisme depuis les marchands italiens, et il n'y avait plus qu'à laisser le mécanisme produire ses fruits. La Chine, dans ce récit, était figée dans une routine bureaucratique, une économie agraire saturée, une indifférence congénitale à l'innovation. Tôt ou tard, l'Occident devait gagner.

Ce récit ne tient plus. Depuis trente ans, une génération d'historiens a démontré qu'autour de 1750, les régions les plus développées de Chine — le bas Yangzi, le Lingnan — étaient comparables, sur presque tous les indicateurs mesurables, aux régions les plus développées d'Europe occidentale. Niveaux de vie, espérance de vie, productivité agricole, sophistication des marchés, monétisation, urbanisation. Le basculement n'était pas inscrit dans les nervures du temps long. Il fallait l'expliquer autrement.

Deux interprétations majeures s'affrontent depuis. Kenneth Pomeranz, dans The Great Divergence (2000), fait du basculement une affaire de chance géologique et géographique : charbon affleurant à proximité des manufactures, accès aux ressources du Nouveau Monde. Joel Mokyr, dans A Culture of Growth (2017), répond que le hasard ne suffit pas : il y a fallu une culture du savoir utile, la République des Lettres européenne, une foi inédite dans le pouvoir d'améliorer le monde par la connaissance. Le débat n'est pas anodin. Selon qu'on suit Pomeranz ou Mokyr, on tient deux modèles très différents de la modernité — et deux pronostics opposés sur ce qui peut, aujourd'hui encore, faire émerger ou réfréner une révolution.

I — Le mythe défait

Une supériorité européenne qui n'a jamais existé

L'argument longtemps dominant tenait dans une formule : l'Europe avait pris de l'avance dès le XVIe siècle, et cette avance se serait simplement creusée. Le problème, c'est qu'il a fallu reconstituer les données pour le tester. Et quand on les reconstitue, l'image change.

Vers 1750, le delta du Yangzi compte parmi les régions les plus urbanisées du monde. Suzhou et Hangzhou rivalisent avec Londres et Amsterdam en taille et en densité commerciale. Les paysans du Jiangnan consomment plus de calories par jour que leurs homologues français. Les femmes y ont accès à des activités de filature et de tissage rémunérées. Le commerce de longue distance entre provinces y est aussi sophistiqué qu'en Europe, avec des lettres de change, des sociétés à compte courant, des marchands itinérants. L'espérance de vie à la naissance, qu'on a longtemps cru basse en Chine, y est probablement égale ou supérieure à celle de l'Angleterre rurale.

Le travail décisif, sur ce point, est celui de Pomeranz et de l'école de Californie. En refusant de comparer « la Chine » à « l'Europe » — l'une et l'autre étant des fictions agrégées —, ils comparent des régions de taille et de fonction comparables : le bassin de la Tamise et le delta du Yangzi, la Hollande et le Lingnan. Et l'écart, à cette échelle, disparaît.

CINQ INDICATEURS, ~1750 Angleterre (bassin Tamise) Chine (delta du Yangzi) PIB par habitant Urbanisation Espérance de vie Productivité agricole Sophistication marchés À cette échelle, l'écart est inexistant — ou en faveur de la Chine. FAIBLE ÉLEVÉ
Figure 1Reconstitutions comparées de cinq indicateurs économiques entre l'Angleterre et le delta du Yangzi vers 1750. Les données précises restent débattues, mais l'ordre de grandeur fait consensus : les deux régions sont, à cette date, dans la même fourchette de développement.

Le constat est troublant : si rien ne distinguait fondamentalement les deux régions en 1750, alors la révolution industrielle n'a pas pour cause une supériorité accumulée. Elle a une autre origine — qu'il faut bien finir par nommer.

II — La thèse Pomeranz

Du charbon et des colonies, ou comment l'Angleterre a gagné un ticket de loterie

Pour Pomeranz, le tournant ne vient pas d'une supériorité culturelle ou institutionnelle européenne. Il vient de deux ressources que l'Angleterre avait sous la main et que la Chine n'avait pas — ou pas au bon endroit.

Le charbon là où il fallait

Vers 1750, les deux civilisations butent contre le même mur écologique. La forêt recule, le bois manque, et avec lui le combustible qui sert à cuire les briques, fondre les métaux, chauffer les villes. C'est ce que Pomeranz appelle l'impasse biologique de l'Ancien Régime : l'économie reste plafonnée par la photosynthèse, c'est-à-dire par l'énergie solaire stockée annuellement dans les plantes.

L'Angleterre s'en sort parce qu'elle a, par chance pure, ses plus grands gisements de charbon situés sous ses régions les plus industrielles : le Lancashire, le Yorkshire, les Midlands. Le charbon est accessible, peu profond, proche des cours d'eau navigables et des manufactures naissantes. La Chine, elle, a du charbon, beaucoup même — mais dans le nord-ouest, au Shanxi, à mille kilomètres des grands centres manufacturiers du sud-est. Sans canaux praticables, sans technologie d'extraction adaptée aux gisements profonds, le charbon chinois reste enfermé loin de l'économie qui aurait pu l'utiliser.

Le détail compte. La machine à vapeur de Newcomen, puis celle de Watt, sont d'abord conçues pour pomper l'eau des mines de charbon. C'est en cherchant à extraire plus de charbon qu'on invente le moteur qui en consommera des quantités colossales. La technologie naît à proximité immédiate de son combustible. Sans cette coïncidence géologique, la séquence ne tient plus.

Le Nouveau Monde, ou la terre fantôme

Le second levier est colonial. Pomeranz introduit la notion d'« hectares fantômes » : les surfaces que l'Angleterre n'a pas chez elle, mais qu'elle exploite ailleurs. Coton des Antilles et du Sud des États-Unis, sucre des Caraïbes, bois de la côte est américaine, blé d'Amérique du Nord. Ces ressources, importées massivement, dispensent l'économie britannique de mobiliser sa propre terre pour les produire.

L'arithmétique est simple. Pour habiller un Anglais en coton plutôt qu'en laine ou en lin, il faut moins de surface — à condition que le coton vienne d'ailleurs. Pour le sucre, l'estimation de Pomeranz est saisissante : les calories sucrières importées par l'Angleterre vers 1830 équivalent à plusieurs millions d'hectares de terre arable qu'il aurait fallu cultiver sur place. La Chine, à la même époque, doit nourrir ses 350 millions d'habitants à partir de ses propres terres. Elle n'a pas de Nouveau Monde.

DEUX LEVIERS, UNE COÏNCIDENCE Angleterre Gisements de charbon Centres manufacturiers Le combustible est à portée. Chine ~ 1000 KM Le combustible est ailleurs. + HECTARES FANTÔMES Coton, sucre, bois, blé d'Amérique — la surface coloniale que l'Angleterre cultive ailleurs.
Figure 2La géographie du basculement selon Pomeranz : l'Angleterre dispose d'un charbon collé à ses manufactures et d'un empire qui lui prête des terres. Aucun des deux avantages n'est culturel. Aucun des deux ne lui revient au mérite.

L'argument de Pomeranz a une force radicale : il déplace la révolution industrielle hors de l'ordre des intentions humaines. Pas de génie européen, pas de Lumières héroïques, pas de retard chinois. Une coïncidence géologique et un empire. Sans le charbon de Newcastle et sans les esclaves de la Jamaïque, l'Angleterre serait restée une économie agraire avancée, comme le Jiangnan. La modernité industrielle est, dans ce récit, une affaire de chance.

Sans ces ressources fournies par l'extérieur, l'Angleterre du XVIIIe siècle aurait été condamnée à la même impasse écologique que la Chine : terres saturées, forêts épuisées, croissance plafonnée par la photosynthèse. — Paraphrase de Kenneth Pomeranz, The Great Divergence
III — La thèse Mokyr

Le savoir devenu utile, ou pourquoi les Lumières n'étaient pas qu'une mode

Joel Mokyr ne nie aucun des faits avancés par Pomeranz. Le charbon était au bon endroit, les colonies ont fourni des hectares, l'Angleterre a eu de la chance. Mais cette chance, dit Mokyr, ne se serait jamais transformée en croissance auto-entretenue sans une autre condition — invisible dans les statistiques de Pomeranz parce qu'elle est culturelle, et plus précisément épistémique.

Le savoir utile, une invention européenne

Le concept-clé de Mokyr est celui de savoir utile : l'idée qu'on peut, par l'observation, l'expérimentation et l'échange entre savants, accumuler des connaissances qui permettront d'agir sur le monde. C'est l'évidence pour nous aujourd'hui. C'était une révolution silencieuse au XVIIe siècle.

Avant la révolution scientifique, le savoir technique et le savoir théorique vivaient séparés. D'un côté, les artisans, qui savaient faire mais ne théorisaient pas et ne publiaient pas. De l'autre, les savants, qui théorisaient mais méprisaient l'application. C'est en Europe, et seulement en Europe, que ces deux mondes se sont mis à se parler — chez Bacon, qui exhorte les philosophes à descendre dans l'atelier ; chez la Royal Society, qui invite des artisans à présenter leurs procédés ; chez les encyclopédistes, qui consacrent des planches entières aux métiers manuels.

La République des Lettres

Cette circulation s'institutionnalise dans ce que Mokyr appelle la République des Lettres : un réseau transnational de correspondants, de revues, d'académies, de cabinets de curiosités, qui s'étend de Lisbonne à Saint-Pétersbourg. On y publie en latin, puis en français, puis en anglais. On y répond à des concours d'académie. On y dispute. On y vérifie. On y traduit. Pour Mokyr, cette infrastructure du débat est aussi importante que les machines elles-mêmes : sans elle, une invention reste locale ; avec elle, elle se diffuse, s'améliore, se généralise.

La Chine, à la même époque, dispose d'une élite lettrée beaucoup plus nombreuse que celle de l'Europe — peut-être un million de candidats aux examens impériaux. Mais cette élite est orientée vers une autre fonction : l'administration de l'empire, la mémorisation des classiques, le commentaire de Confucius. Le savoir y est validé par l'ancienneté de la tradition, non par l'efficacité dans la transformation du monde. Il n'y a pas de Royal Society chinoise, pas d'Encyclopédie chinoise, pas de Republic of Letters chinoise.

DEUX EXPLICATIONS DU MÊME BASCULEMENT POMERANZ Géographie & chance Charbon accessible collé aux manufactures Hectares fantômes colonies, Nouveau Monde Sortie de l'impasse écologique Sans le charbon, pas de bascule. Sans les colonies, non plus. MOKYR Culture & institutions Savoir utile artisans + savants se parlent République des Lettres réseau, concurrence, diffusion Croissance auto-entretenue Sans la science appliquée, le charbon ne suffit pas.
Figure 3Les deux séquences causales mises en parallèle. Pomeranz part d'avantages matériels donnés par la chance. Mokyr part d'un dispositif intellectuel construit par les hommes. Ce ne sont pas les mêmes histoires.

Pour Mokyr, sans cette infrastructure du savoir utile, l'Angleterre aurait peut-être brûlé du charbon — pour se chauffer, comme on le faisait depuis des siècles à Newcastle. Mais elle n'aurait pas inventé la machine à vapeur, ni le métier mécanique, ni la fonderie au coke, ni les chemins de fer. Le charbon était une condition ; il fallait des hommes capables de penser ce qu'on pouvait en faire.

IV — La dispute

Faut-il choisir ? Et si la querelle masquait autre chose ?

Les deux thèses sont solides. Chacune éclaire ce que l'autre laisse dans l'ombre. Et chacune, prise seule, laisse subsister une difficulté.

La difficulté de Pomeranz tient en une question : si tout est affaire de chance géologique et de colonies, alors pourquoi la Chine, qui colonise pourtant des marges intérieures considérables — la Mandchourie, le Yunnan, le Xinjiang —, n'en tire-t-elle pas un effet comparable au Nouveau Monde ? Pourquoi l'Espagne, qui dispose des plus grandes mines d'argent du monde, ne fait-elle pas sa révolution industrielle avant l'Angleterre ? La géographie compte, mais elle ne décide pas seule. Il faut des structures qui transforment l'avantage matériel en innovation cumulative — et là, on retombe sur le terrain de Mokyr.

La difficulté de Mokyr est symétrique. Si la République des Lettres explique tout, pourquoi l'Italie, qui est l'épicentre de la révolution scientifique au XVIIe siècle, ne fait-elle pas sa révolution industrielle ? Pourquoi l'Allemagne, dont la science est en pointe au XIXe, n'industrialise qu'avec un siècle de retard sur la Grande-Bretagne ? La culture du savoir utile est nécessaire, peut-être, mais elle n'est pas suffisante. Il faut aussi du combustible accessible, des marchés, des hectares fantômes — et là, on retombe sur le terrain de Pomeranz.

Une partie des historiens proposent aujourd'hui une lecture conjonctive : ce qui se produit en Angleterre, c'est la rencontre — improbable, locale, datée — entre un avantage matériel (charbon + colonies) et un avantage institutionnel (savoir utile + République des Lettres + fragmentation politique). Aucun des deux pris isolément n'aurait suffi. C'est la coïncidence qui fait l'événement. La Chine du Jiangnan avait les compétences artisanales et la sophistication marchande, mais pas le charbon proche, pas les colonies, pas la culture du savoir appliqué institutionnalisée. L'Espagne du Siècle d'Or avait l'argent du Potosí, mais pas la Royal Society et pas le charbon. L'Italie du Quattrocento avait Galilée, mais pas l'empire ni le combustible. Il a fallu, en un seul lieu et en un seul moment, toutes les pièces du puzzle.

LE PUZZLE COMPLET CHARBON PROCHE COLONIES EXTRACTIVES SAVOIR UTILE FRAGMENT. POLITIQUE Angleterre tout réuni Chine (Jiangnan) manque tout sauf l'artisanat Espagne empire seul, pas assez Italie (Renaissance) savoir seul, pas assez Condition présente Condition absente ou faible
Figure 4Lecture conjonctive : la révolution industrielle ne s'enclenche qu'à l'endroit où toutes les conditions se rencontrent. Aucun cas historique connu n'a fait jaillir une industrialisation auto-entretenue sans cette conjonction. C'est ce qui rend le basculement à la fois explicable et profondément contingent.

Cette lecture a un mérite : elle réconcilie le matériel et le culturel sans niveler leurs apports. Elle reconnaît que la Chine du Jiangnan n'avait pas de retard mesurable, tout en expliquant pourquoi le basculement s'est pourtant produit ailleurs. Elle prive l'Occident du récit de sa supériorité préexistante, sans pour autant attribuer la modernité au seul tirage au sort. La modernité industrielle aurait pu ne pas avoir lieu, ou avoir lieu autrement ; elle ne pouvait pas avoir lieu n'importe où.

V — Aujourd'hui

Pourquoi ce vieux débat nous regarde encore

On pourrait croire que la querelle Pomeranz–Mokyr est une affaire de spécialistes, un divertissement pour historiens économistes. Elle ne l'est pas. Selon la lecture qu'on adopte, on a deux pronostics très différents sur ce qui peut se produire aujourd'hui.

Si Pomeranz a raison — si l'industrialisation tient avant tout à des avantages matériels et à une coïncidence géographique —, alors les rattrapages industriels contemporains, celui de la Corée, de la Chine post-1978, du Vietnam, dépendent surtout de l'accès aux ressources, des conditions de marché mondial, et d'un environnement géopolitique favorable. La question est : qui a le combustible, qui a les hectares fantômes nouvelle génération (terres rares, données, biens manufacturés bon marché), qui peut s'insérer dans les chaînes de valeur.

Si Mokyr a raison — si la révolution industrielle a tenu à une culture du savoir utile, à des institutions de circulation des idées, à une concurrence politique qui protège les hérétiques —, alors la trajectoire d'un pays dépend de bien autre chose : de la qualité de ses universités, de la porosité entre recherche et industrie, de la liberté académique, de la circulation transnationale des chercheurs, de la capacité à tolérer des dissidents intellectuels. La question devient : qui a une République des Lettres en bon état de marche.

Aucune des deux questions n'est secondaire. Les deux se posent ensemble, comme elles se posaient en 1750 — à ceci près que personne, cette fois, ne saura à l'avance lequel des deux registres aura le dernier mot.

Pour aller plus loin

  1. Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l'Europe et la construction de l'économie mondiale, Albin Michel, 2010 (éd. originale : The Great Divergence, Princeton, 2000).
  2. Joel Mokyr, La culture de la croissance. Les origines de l'économie moderne, Gallimard, 2020 (éd. originale : A Culture of Growth, Princeton, 2017).
  3. Patrick Verley, L'échelle du monde. Essai sur l'industrialisation de l'Occident, Gallimard, 1997 (rééd. 2013).
  4. Robert C. Allen, Histoire de l'économie mondiale, La Découverte, 2014.
  5. Philippe Beaujard, Les mondes de l'océan Indien, Armand Colin, 2012 (2 vol.) — pour le contexte eurasiatique long.
  6. Pierre-Étienne Will, Bureaucratie et famine en Chine au XVIIIe siècle, EHESS, 1980 — sur la sophistication administrative de l'empire Qing.
  7. Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil, L'événement Anthropocène, Seuil, 2013 — pour la lecture énergétique et écologique du basculement.